Flow : Arts, Droit et Flux

Conférence prononcée par Emeric Nicolas, Maître de conférences HDR de droit privé à l’UPJV

26 février 2019

Le projet de cette exposition est le fruit d’une rencontre.
Une rencontre amicale, parce que Sylvie Grenn est mon amie.
Une rencontre mentale, parce que « la pittura e cosa mentale » nous dit Lénonard de Vinci et ne cesse de répéter Sylvie Grenn.

Une rencontre surtout où les pages d’un essai de théorie du droit reposant sur une approche interdisciplinaire et le tableau d’une artiste peintre du courant informel congruent : un monde de flux, une esthétique de la fluidité et un geste pictural mu par une énergie de flux.

Les yeux bleu azur de l’artiste Sylvie Grenn ont su percevoir et projeter sur le plan de composition du tableau, vingt ans avant que je ne la décrive sur papier, l’image d’un droit qui se liquéfie, pris dans le devenir fluidique du monde où le sujet de la modernité est emporté dans la tourmente et l’embranchement des flux, se résigne à plonger dedans jusqu’à se perdre dans leur puissance dissolvante.

Une rencontre, un lieu aussi : Rouen, rue Thomas Dubosc, là où jusqu’il y a quelques années l’artiste Sylvie Grenn avait son atelier, désormais situé au 9 rue François Lamy, dans le quartier des Docks, près d’un autre flux et de ses boucles, celui de la Seine et des activités portuaires.

Art et flux on connaissait depuis le développement du mouvement «Fluxus» dans les années 50 et, dans les années 2000, d’une esthétique des œuvres d’art contemporain conçue sous le signe de la fluidité. Art, Droit et Flux, cette conjonction peut sembler moins évidente, plus problématique et dissonante, car on y introduit un élément – le Droit – qui ne sonne pas naturellement à nos oreilles comme quelque chose de fluide.

Pourtant, c’est justement lorsqu’on introduit le mot « Droit » dans le sous-titre de l’exposition, devenant « Art, Droit et Flux », que, me semble-t-il, les œuvres ici exposées de Sylvie Grenn prennent toute leur importance en rapport avec l’essai que j’ai publié en juillet dernier sur les flux normatifs.

Pourquoi ? Parce qu’on introduit dans l’approche du monde en flux quelque chose qui est souvent minoré, à savoir la dimension normative. C’est là que s’opère une rencontre entre le monde des arts et celui des flux normatifs. C’est là que le geste picturo-mental de l’artiste rejoint la réflexion d’un théoricien du droit qui modélise depuis plusieurs années notre entrée dans l’ère des flux normatifs et que j’analyse comme une nouvelle technologie normative de gestion des troupeaux humains par voie de flux.

J’ai proposé de nommer les douze tableaux de Sylvie Grenn ici présentés sa « période flux ». Je précise cela, parce que Sylvie Grenn se refuse à interpréter et à intellectualiser ses tableaux. D’ailleurs, tous ses tableaux sont « sans titre ». Elle fait ce qu’elle a à faire : elle peint en s’imbibant du monde qui l’entoure et la peinture est son langage. En grande coloriste, elle parle avec les couleurs. Quand je lui ai demandé de périodiser sa « période flux » pour préparer cette exposition, elle m’a répondu que c’était un moment précis, qui a peut-être durée six mois, un an. 1997-1998. Je lui ai répondu que cela correspondait bien à la prise de conscience sociétale de la mondialisation et des flux socio-économiques qu’ont lui associe généralement. Et de me répondre qu’en effet les thèmes de cette époque étaient basés là-dessus :
« J’écoutais France culture, dit-elle, et tu t’en sers forcément puisque c’est le monde actuel. Même en restant dans l’atelier j’adore que les gens parlent à la radio pendant que je peins. Ça te met forcément dans un état second où tu prends en compte ce que tu entends, plus ou moins. »

Ayant eu la chance de voir presque tous ces tableaux (plusieurs centaines sans compter les dessins et les pastels), je pense que cette période est en réalité beaucoup plus large : il y a un mouvement fluide, des passages de flux dans de très nombreux autres tableaux qui n’entrent pas dans cette «période», mais cela est sans grande importance…

C’est là souligner une empreinte plus globale de l’approche en flux du travail de l’artiste. L’esthétique des flux se caractérise par un travail artistique en prise avec les fluctuations du monde. Art & flux permet de comprendre une esthétique du contemporain pris, comme l’écrit l’esthéticien Julien Verhaeghe, par un « devenir-art du monde et un devenir-monde de l’art ». Autrement dit, l’artiste fluxien rend compte du monde tel que par ses ondes il passe à travers lui. Il peint des percepts et des affects, au sens deleuzien, c’est-à-dire des blocs de sensations et d’affections qui dépassent ceux qui les éprouvent et les font devenir.

L’univers des flux, qui est le nôtre, c’est une dynamique pulsionnelle et intempestive, un jet, un courant continu fait de devenirs et de lignes de fuite. Le flux n’a pas de repentir : il coule et s’embranche à d’autres flux. Il est agencement. Il se trouve que c’est cette même dynamique sans repentir que l’on retrouve dans le travail de l’artiste Sylvie Grenn. Elle travaille sans croquis préparatoire, prend la toile blanche et démarre. En général, pour ce faire, elle ressent le besoin de faire un trait, pour, comme elle dit, « salir la toile, se l’approprier un peu ». Car, ajoute-t-elle, « un carré blanc c’est intimidant ». C’est devant la toile, comme on est devant le monde, qu’elle se lance dans une danse avec flux du monde. Sa peinture n’est pas une peinture très posée. Ce qui compte c’est la rapidité du geste, le flux. Sylvie Grenn peint sans repentir. Et là il y a tout un monde qui se met en action. L’artiste a des pulsions, de vie de mort, une tension, c’est un mélange d’action et de calme.

Sylvie Grenn ne peint donc pas seulement la fluence du monde, elle peint mue par une énergie du type du flux et par série. Il y a quelque chose de la transe et de chamanique dans son travail.

Quand elle peint, elle n’est plus elle-même et en même temps entièrement elle-même. Il faut qu’elle soit comme un sportif avant de sauter son obstacle à la perche. Et en même temps, il ne faut rien laisser échapper. C’est pour ça que quelque fois elle a, comme elle dit, une sorte de balancement – un peu comme un gorille – devant la toile. Elle sait qu’il faut qu’elle agisse, mais le moindre défaut devant la toile peut la gâcher et en même temps il faut lâcher de temps en temps, comme on lâche prise face au flux de la vie… Il faut avoir le courage de faire une tâche sur la toile. Cette première tâche permet d’avoir le premier contact avec la toile. Cela désacralise un peu la page blanche. Et c’est pour ça que quelque fois elle fait une trace de pinceau qui permet de démarrer. Parce que ça y est, elle a osé toucher la toile. À ce moment tous les possibles sont là : c’est la toile qui commande. Elle a un besoin tout de suite de rentrer dans le vif du réel.

Le vif, le réel, nous dit Deleuze, c’est le flux. Mon essai Penser les flux normatifs, est une lecture deleuzienne du monde du droit et des normes. Quand j’en ai conçu le projet en 2009, mon projet était justement de proposer une vision artiste du droit permettant d’entrer de façon frontale dans le réel du droit, dans les tuyaux par où passent ses flux. Ce réel n’est plus celui auquel les juristes continentaux ont été formés et continuent encore majoritairement de l’être… La représentation verticale du Droit, fondée sur la métaphore d’une pyramide de normes qui s’emboitent les unes dans les autres, son effet supposé de « ciment social », son matériau (la règle et l’équerre du maçon et de l’architecte) et sa logique conçus du côté de l’univers des solides, comme un ordonnancement complet, stable et symétrique, tout cela ne rend plus du tout compte du droit hypermoderne.
Le droit hypermoderne est fabriqué et détruit en continu, sa texture est de plus en plus souple et fluide ; il circule à grande vitesse entre les différents espaces de la « métropolis planétaire ». La métaphore qui me paraît aujourd’hui le mieux évoquer les processus qui agissent le droit est celle des flux. Et il se trouve que le tableau de Sylvie Grenn qui est reproduit sur l’affiche de l’exposition et dans mon essai exprime, selon moi, la totalité des dimensions du percept de flux normatif que j’ai construit dans mon bouquin. C’est une vision de l’entrée du sujet dans les sociétés hypermodernes, hypernormées et de contrôle.

L’idée que le monde est un monde de flux n’est certes pas nouvelle. On la retrouve dès les années 70-80 dans les travaux de philosophes comme Gille Deleuze et de son comparse Félix Guattari dans les deux célèbres tomes de Capitalisme et Schizophrénie – L’anti-Œdipe et Milles plateaux –, dans ceux d’anthropologues comme Marc Augé, penseur des « non lieux », de l’allemand Harmut Rosa penseur de l’accélération sociale, d’Arjun Appaduraï, penseur des « global flows », de sociologues comme Manuel Castells et de sa « société en réseaux », de Saskia Sassen et les flux de la globalisation, de sémioticiens comme Andréa Semprini qui modélise la « société de flux » ; ou encore dans les travaux de sociologues britanniques tel que John Urry, concepteur de la sociologie des mobilités ou de Zygmunt Bauman, penseur de la « vie liquide »…

Notre monde est de plus en plus conçu comme monde de flux tant dans les sciences de l’humain que de celles de la matière.

Ce que j’ai essayé d’apporter à ces travaux dont je me suis amplement servi, c’est que ce monde de flux ne concerne pas seulement le monde tel qu’il est, l’Etre (le sein) comme disent les philosophes, mais aussi bien le devoir-être (le sollen). Et même, je dirai, le devenir-être. Parce que la société de flux est une société de flux normatifs. Au sens où ce sont de plus en plus les flux de normes produites à grande vitesse qui viennent de toutes parts et la logique de flux organisant la plupart des activités humaines qui façonnent notre réel fluctuante et nous modèlent faisant de nous des êtres de flux. La société est normative et le Flux qui la caractérise est normateur.

Art, Droit et Flux donc. L’esthéticien Julien Verhaeghe, précédemment évoqué, a publié en 2014 aux éditions de l’Harmattan un livre intitulé livre Art et Flux – Une esthétique du contemporain. Ce livre reprend en grande partie sa thèse de doctorat « Esthétique du flux dans l’art contemporain » soutenue en 2010 à l’Université Paris VIII sous la direction de l’esthéticien et critique d’art François Soulages. Sa réflexion est abondamment nourrie des travaux de sociologie pensant la société ou le monde de flux ainsi que de la philosophie deleuzienne, qui est une philosophie des flux, du nomadisme, des lignes de fuite et des devenirs. C’est une approche tournée vers la «fluidité de la réalité», visant comme l’art sociologique, dont il traite abondamment, à saisir la nature fluidique et complexe de la réalité du monde.

Outre le titre « Art et flux », ce qui me semble intéressant dans le travail de Verhaeghe et recoupe le thème de cette conférence, c’est l’importance qu’il accorde à la dimension de la Norme dans l’ère du numérique, à la surveillance et au contrôle au sens de Foucault et Deleuze, auteurs qu’il mobilise dans tout son ouvrage.

Pourtant, parmi le corpus d’artistes et de dispositifs artistiques que Julien Verhaeghe mobilise, il n’y a pas de peinture. L’esthétique des flux est uniquement conçue à travers des dispositifs artistiques technologiques, tels que des montages vidéo ou des scénarios collaboratifs.

Ma conviction, c’est que la peinture peut tout aussi bien rendre compte et participer de cette esthétique du contemporain que modélise très pertinemment Verhaeghe par ailleurs. La peinture aussi, et les douze tableaux de Sylvie Grenn composant cette exposition en particulier, ont quelque chose de fort et de singulier à « dire » de notre condition et devenir dans le monde flux.

Peindre la fluidité de la réalité fluctuante, adopter une position de contemporanéité face au monde, «montrer sans cesse ce qui se meut», «suivre les mouvances du monde», cet art – la peinture – que l’on dit parfois dépassé, dans lequel il n’y aurait plus rien à inventer car tout aurait été fait, Sylvie Grenn, a su magnifiquement le faire.

Parce que Sylvie Grenn est à l’écoute du monde et dans un continu processus de découverte. C’est le rapport au monde qu’elle cherche toujours. Essayer de le comprendre, de le décrypter, réceptive à tout, à la musique qu’elle écoute à ce moment-là, à l’oiseau qui va se poser sur l’arbre, hyperconcentrée, tous ses sens sont en éveil. Et donc pour arriver à une certaine émotion, il faut un accord avec les couleurs. À chaque fois, la couleur est une nécessité, ce n’est pas une longue réflexion, c’est une nécessité de poser ce rouge là, ce jaune là où ce bleu outre-mer foncé n° 1 si puissant dans le tableau au centre de l’exposition notamment dans la croix qui symbolise la Norma (l’équerre) des juristes. Cette nécessité des couleurs et du trait sans repentir de l’informel des flux, elle la trouve dans le mouvement et dans la couleur. La raison ? « C’est pour me tenir debout », dit-elle.

Quand je lui ai demandé si ma projection des flux normatifs dans ses tableaux faisait sens pour elle, elle ma répondu :

« Intellectuellement oui, parce que toute cette pression, ce mal être, par rapport à l’extérieur, par rapport à l’humain et son monde. La complexité des choses. Comment peux-t-on y vivre dans ce monde ? C’est vrai que j’avais cette notion de l’humain un peu paumé. Mais en même avec une richesse du monde extérieur qui est présente, qui est là, que j’aime. Je suis toujours étonnée, épatée. »

C’est la complexité de notre vie en flux et dans les flux qu’a peint Sylvie Grenn, sa part d’idéal (la fluidité de la vie, l’expérience du flow des psychologues) comme sa part sombre (l’entrée dans les sociétés de contrôle).

Si je souhaitais maintenant terminer cette conférence en évoquant la thèse de mon essai, eh bien, magie de l’art, magie de la peinture qui nous donne tout sur un seul écran, magie de la peinture de Sylvie Grenn en particulier, je peux le faire d’un seul coup, sans que vous n’ayez à tourner les 367 pages de mon pavé, juste par une rapide description du tableau reproduit à la page 197 de mon livre.

Évidemment c’est mon interprétation, cela a été ma projection, je ne suis ni critique ni historien de l’art, pas plus psychanalyste et Sylvie Grenn ne commente pas ses œuvres… Mais le pouvoir illustratif de ce tableau est une évidence pour qui sait lire l’art par-delà ce qu’en disent les revues d’art contemporain. Il suffit de regarder.

Tout des flux normatifs y est évoqué, ça m’a sauté aux yeux la première fois que je l’ai vu.

En haut à gauche une sorte de bol dans lequel s’agite un et déborde de toutes parts un liquide (les normes produites en continu et à grande vitesse) est en mouvement. Des structures de flux (noires, blanches et fushia) au milieu qui traversent tout le tableau de droite à gauche, les mains d’une sorte de monstre (qu’on ne peut qu’imaginer puisqu’on en voit pas le corps) qui en haut à droite agrippe le sujet comme un robot saisirait une marchandise circulant sur un tapis roulant, au milieu des formes d’apparence humaine qui plongent dans les flux et des eaux profondes, l’équerre en bleu en bas à gauche évoquant la norma des juristes. Au centre haut du tableau, une fenêtre jaune ouvrant sur un hypothétique et radieux dehors, comme l’invitation vers une voie idéale de sortie des flux, mais une voie supposant la traversée de notre propre flux intérieur…

« Au niveau le plus profond, écrit Gilles Deleuze dans Proust et les signes, l’essentiel est dans les signes de l’art »

Merci de votre attention.
Je tiens tout d’abord à remercier toutes les personnes sans lesquelles l’organisation de cette exposition n’aurait tout simplement pas été possible. Cédric Glineur, directeur du CEPRISCA, pour qui tout ce qui vise à relier le Droit à l’Art a son soutien le plus complet et enthousiaste, Justin Wadlow et Anne-Sophie de Franchesci qui tout de suite ont accepté de monter le projet lorsque je leur en ai fait la proposition l’an dernier, le personnel du S2C, Anne Delattre, Susie Delrue, Florian Domont, l’UPJV et la BU Campus qui accueille dans ses locaux cette belle exposition. Enfin, je souhaite remercier l’artiste Sylvie Grenn et Françoise Dirou qui a co-conçu avec l’artiste et l’intransigeance esthétique qui est la sienne le plan de l’exposition.

Centre de droit privé et de sciences criminelles d'Amiens